Une perspective allemande sur le marché québécois et des trucs pour réussir à Francfort

Une perspective allemande sur le marché québécois et des trucs pour réussir à Francfort

(English version)

En avril 2018 avait lieu programme d'accueil de professionnels allemands organisé par Québec Édition qui coïncidait avec le Salon international du livre de Québec (SILQ). En cette occasion unique, trois des huit participants au programme se sont prêtés à l’exercice d’une table ronde sur le marché allemand, la Foire de Francfort et le projet du pays à l’honneur en 2020. 

L’activité s’est tenue devant les éditeurs membres de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), et était organisée et animée par Karine Vachon, directrice des salons et des foires chez Québec Édition pour en apprendre plus sur le marché allemand et percevoir les attentes du milieu.

 

Quelques mots sur les participants :

Frank Heibert (F. H.), traducteur du français et de l’anglais vers l'allemand, il traduit, entre autres, de la prose et du théâtre canadiens. Il se considère comme un ambassadeur pour faire découvrir les livres d’ici en Allemagne. Il vit à Berlin. Il a fait ses études de Lettres à Berlin, Rome et Paris. Sa thèse de doctorat portait sur les jeux de mots et leur traduction (surtout dans Ulysse de Joyce). Depuis 1983, il est traducteur de littérature et de théâtre de l’anglais, du français, de l’italien et du portugais vers l’allemand. Il a traduit, entre autres, les auteurs suivants: Don DeLillo, Richard Ford, William Faulkner, George Saunders, Tobias Wolff, Lorrie Moore, Tony Kushner, Neil LaBute, Boris Vian, Alfred Jarry, Marie Darrieussecq, Yasmina Reza, Raymond Queneau, Italo Svevo, Francesco Pacifico, Jorge de Sena.

Christian Ruzicska (C. R.), éditeur indépendant aux éditions Sécession : petite maison spécialisée en littérature mondiale, qui existe depuis une dizaine d’années. Christian sélectionne ses livres au coup de cœur. Ses publications sont principalement des livres de littérature internationale de toute origine, avec, actuellement, un accent particulier sur la littérature française. En général, ils accordent une grande attention à la qualité littéraire des manuscrits. Leurs ouvrages sont d’ailleurs largement reconnus à cet effet par la presse allemande.

Patricia Klobusiczky (P. K.), traductrice du français et de l’anglais vers l'allemand, a déjà été éditrice, travaille dans le milieu de l’édition depuis 25 ans. Patricia Klobusiczky a fait des études de traduction littéraire à l'Université Heinrich Heine de Düsseldorf. Elle a travaillé pendant dix ans dans l'édition. Elle a traduit du français et de l'anglais vers l’allemand, des œuvres de Jean Prévost, Louise de Vilmorin, HenriPierre Roché, Marie Darrieussecq, Laurence Tardieu, Françoise Giroud, Sophie Divry, Valérie Zenatti et Ruth Zylberman ainsi que de Molly Antopol, William Boyd, Lorrie Moore, Frances Itani, Curtis Sittenfeld et Petina Gappah, entre autres. Elle est aussi tutrice du programme Georges-Arthur Goldschmidt pour les jeunes traducteurs littéraires francophones et germanophones, ainsi que présidente de l'Association allemande des traducteurs et traductrices littéraires (VdÜ).

 

Photo, de g. à d. : Patricia Klobusiczky, Frank Heibert et Karine Vachon

 

Quel est l’état du marché du livre allemand, présentement ?

(Écho général assez positif de la part des participants. Ils partent de leur point de vue.)

C. R. : Grâce au succès d’un livre, notre maison se porte bien. Nous avons acquis les droits d’un récit de Deborah Feldman qui a très bien marché. Il y a présentement une impression de fatigue chez les éditeurs et les libraires : en tant qu’éditeur d’une petite maison, je remarque qu’il faut d’abord gagner le cœur de ces derniers pour faire vendre des livres.

P. K. : Six millions de lecteurs ont été perdus au cours des dernières années et les grands éditeurs sont inquiets. C’est la raison pour laquelle ils pourraient peut-être être plus réticents ou plus frileux devant la sollicitation de droits, face à l’inquiétude créée par cette tendance.

F. H. : Pour ce qui est du choix des livres, je suggère de miser sur ce qui sort de l’ordinaire et qui peut intéresser les éditeurs ­— des ouvrages qui ne seraient pas interchangeables.

 

Le marché allemand compte parmi ceux qui traduisent le plus de livres dans le monde : pour quelle raison ?

P. K. : C’est une grande tradition allemande, la traduction. En raison de la situation géographique du pays – et après la Deuxième Guerre mondiale, les gens avaient soif de découvrir le monde, ça s’est traduit par la littérature, entre autres.

F. H. : L’allemand est peu parlé de par le monde et les Allemands veulent découvrir d’autres cultures : ça passe par la traduction.

 

Quelle réception est généralement accordée au pays à l’honneur ?

C. R. : Le but est de faire transporter l’esprit du pays à l’honneur en Allemagne. Nous voulons être agréablement surpris par une nouvelle culture, par sa vitalité – éviter de répéter les stratégies des autres pays à l’honneur serait un bon conseil. Et, très important : il faut faire du travail à l’avance, pendant et aussi après – des mois après, c’est très important de faire un suivi.

F. H. : Pour bien se préparer, il faut poser des questions aux Allemands. Et attention à l’objectif « beaucoup de choix en peu de temps » : nous voulons plus de qualité que de quantité, pour éviter la confusion et le trop-plein. Il est préférable de présenter 25 auteurs et de bien le faire que d’en présenter 100 n’importe comment.

P. K. : La Hongrie comme pays à l’honneur a bien fonctionné – c’est un petit pays, il était bien préparé, et 28 ans après l’événement de la Hongrie comme pays à l’honneur, la littérature hongroise continue d’être présente en Allemagne, malgré l’inaccessibilité apparente de sa littérature (moins d’humour, difficile à lire, aridité des sujets, etc.). Si on compare avec d’autres pays plus gros, dont l’organisation, trop centralisée, a été catastrophique finalement. Par exemple, prenons le cas des lectures tenues dans les maisons littéraires. Les Allemands adorent assister à ces lectures (les lectures organisées en maisons littéraires sont bilingues allemand / langue originale). Les Allemands forment un public fidèle qui tient au décorum et les maisons littéraires ont une programmation prête des mois à l’avance. Le pays à l’honneur, s’il veut s’inclure dans la programmation, doit coopérer avec les maisons littéraires et les éditeurs allemands. Certains auteurs (dans le cas d’autres pays à l’honneur) étaient seuls en représentations, sans leur éditeur et sans audience – c’est dommage : des moments ont été gâchés à cause du manque de préparation.

C. R. : C’est toujours mieux de faire voyager les auteurs après la Foire : les inviter vers la fin et les amener après est une bonne stratégie. Mais attention : il faut le prévoir des mois avant Francfort, dès juin pour tout organiser.

P. K. : Et n’oubliez pas la Suisse et l’Autriche, qui sont aussi des pays germanophones. D’autres pays intéressants qui ont été à l’honneur : l’Islande avait un pavillon magnifique, ce pays nous a émerveillés par sa littérature, mais aussi par sa culture en général. C’est donc aussi important de présenter les autres arts.

F. H. : À part les pays d’honneur exotiques, qui peuvent plus facilement surprendre, certains pays plus proches du nôtre ont eu des idées de contenus (ils ne se sont pas fiés à leur ego) : il vous faut trouver la substance du Québec et sortir du marketing et des idées préconçues. Et ça peut s’illustrer par le choix des auteurs. Par exemple, au Québec, vous vivez une situation assez exceptionnelle où l’immigration est sans conflit.

 

Frank et Patricia, en tant que traducteurs, agissez-vous comme découvreurs ou recevez-vous plutôt des mandats précis de la part d’éditeurs qui voudrait travailler avec vous ?

F. H. : De mon côté, les éditeurs me contactent. Le choix d’un traducteur pour un éditeur, c’est comme un casting pour un film. Ils doivent répondre à la question : qui sera la voix allemande pour ce livre que je veux traduire ? Alors on nous approche, selon nos spécialités. On peut aussi présenter nos coups de cœur. Comme il existe peu d’échanges pour l’instant entre les Allemands et le Québec, les traducteurs venus ici peuvent agir comme scouts.

P. K. : Les amitiés se nouent entre traducteur et éditeur, une relation de confiance se crée alors. Mais les découvertes peuvent aussi venir des libraires. Voici une anecdote intéressante : un petit libraire situé au centre-ville a boycotté la France l’an dernier, en montant une table avec des titres uniquement québécois. Ce libraire avait découvert Nicolas Dickner qu’il avait tellement aimé que ça l’avait poussé à rechercher et à lire d’autres titres québécois.

 

Comment les titres québécois peuvent-ils vous interpeller ?

C. R. : Je suis déjà gagné ! Si un titre me plaît, j’ai l’énergie pour le réaliser. C’est difficile de trouver des traducteurs – il faut se décider maintenant, parce que bientôt, il pourra être trop tard.

 

Est-ce que la position du Québec comme espace culturel francophone est avantageuse stratégiquement ? Y a-t-il un intérêt francophile ? Ou pas du tout ?

 P. K. : Vues de l’Allemagne, les particularités linguistiques enchantent les traducteurs.

F. H. : C’est un potentiel qu’il faut développer – et si les gens ne sont pas au courant, ils ne seront pas intéressés. Il faut en parler. Ça ajoute un côté sympa, l'aspect francophone sur un continent anglophone, mais il faut l’utiliser comme outil avantageux.

P. K. : Par exemple, pourquoi ne pas travailler sur un glossaire des mots typiquement québécois, à distribuer à Francfort ?

 

À part pour la littérature, quel est l’intérêt des Allemands pour les autres types de livres ?

C. R. : Il y a une récente ouverture pour les éditeurs jeunesse – ça marche beaucoup.

F. H. : Pour les essais, c’est plus compliqué, même pour les essais allemands.

P. K. : La bande dessinée est un marché à développer : depuis quelques années, on remarque une augmentation de l’engouement de ce genre en Allemagne – et pour les essais, ce serait bon pour des essais qui feraient découvrir le Québec.

 

Photo principale, de g. à d. : Christian Ruzicska, Patricia Klobusiczky, Frank Heibert et Karine Vachon